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L'usine

L’ange du nouvel an n’est pas venu bénir l’année 2564*

Dès le début de l’expansion de l’épidémie, le Cambodge s’est retrouvé avec un cas de contamination au coronavirus, un Chinois de Sihanoukville. Heureusement il n’a contaminé personne officiellement et a guéri. L’économie du royaume est fortement dépendante de l’industrie textile (tissage, habillement, confection des chaussures et des sacs) qui représente plus de 70% de ses exportations. Or les usines de ce secteur sont majoritairement chinoises.

Dès le début de l’expansion de l’épidémie, le Cambodge s’est retrouvé avec un cas de contamination au coronavirus, un Chinois de Sihanoukville. Heureusement il n’a contaminé personne officiellement et a guéri. L’économie du royaume est fortement dépendante de l’industrie textile (tissage, habillement, confection des chaussures et des sacs) qui représente plus de 70% de ses exportations. Or les usines de ce secteur sont majoritairement chinoises. Ainsi un certain nombre s’est retrouvé en rupture de stock de matière première car le tissu venait de Chine, pays où la production industrielle tournait au ralenti à cause de la crise sanitaire. Alors des centaines de milliers d’ouvriers se sont retrouvés au chômage technique sur une période de deux mois mais pour des durées courtes. La loi du travail mentionne que dans ce cas de figure l’employeur doit verser aux salariés concernés la moitié de leur salaire de base qui la plupart du temps correspond au salaire mensuel minimum prévu par la convention collective du secteur textile qui équivaut lui-même à 175 €.

Article paru dans le mensuel TEMOIGNAGE de l’Action Catholique Ouvrière

De façon précoce des mesures très strictes avaient été prises dans les usines pour éviter tout cas de contamination : distribution de masques (en langue khmère on dit également masque, il s’agit d’un emprunt au Français) de chirurgien ou masques en tissu, lavage systématique des mains, contrôle de la température corporelle.

Malgré tout quelques nouveaux cas sont apparus dans le pays et des restrictions ont progressivement été adoptées : mesures de mise en quarantaine, fermeture partielle des frontières avec le Vietnam et la Thaïlande, nouvelles conditions à remplir pour entrer sur le territoire cambodgien, arrêt des divers championnats sportifs, fermeture de plusieurs catégories de lieux de loisir, mise en place du télétravail pour certains fonctionnaires, interdiction des rassemblements religieux, fermeture des écoles, des internats, des pensionnats, des restaurants de soirée, arrêt des transports en commun dans la capitale, fermeture des casinos, des salons de massage et apparentés, des salles de sport, etc. Et bien entendu ces décisions n’empêchaient nullement les initiatives privées variées, certains citadins se sont confinés d’eux-même. En peu de temps des secteurs économiques entiers comme le tourisme,  l’éducation, l’industrie du spectacle ont été dévastés.

Pourtant depuis la mi-mars le nombre de cas de coronavirus augmente presque quotidiennement. A ce jour (16/4/20) le Cambodge recense 122 cas mais aucun décès. L’épidémie est donc contenue, certainement grâce à la coopération chinoise. Cependant un immense danger pointait : l’entrée dans la période du nouvel an du calendrier bouddhique théravada, la fête la plus populaire du pays où traditionnellement durant une semaine la population retourne dans son village natal ce qui représente le déplacement et le brassage de millions de personnes.

Dilemme pour le premier ministre, le général HUN Sèn au pouvoir depuis 35 ans : s’il avait interdit tout déplacement il aurait fait face à l’incompréhension et au mécontentement de notamment plusieurs centaines de milliers d’ouvriers du textile privés d’une des rares occasions d’aller voir leur famille ; s’il n’avait rien fait il aurait risqué de voir le coronavirus se propager amplement.

Pour préparer le terrain une loi a donc été adoptée en urgence par l’assemblé nationale dont tous les députés sont membres du parti. Cette loi d’exception prévoyait un état d’urgence avec des pouvoirs supplémentaires accordés à l’exécutif. L’état d’urgence a ainsi été proclamé. Sa première victime ne fut pas le coronavirus mais un média indépendant désormais fermé. Les festivités du nouvel an avaient été préalablement annulées. Puis une semaine avant le passage à l’année 2563 le gouvernement a supprimé les 4 jours fériés prévus en promettant de les remplacer par 5 jours ultérieurement. Les ouvriers des villes, qui sont largement les plus nombreux, n’avaient donc plus de raison de retourner à la campagne. Mais régnait une certaine incompréhension tellement cette situation était inédite. Dans une usine les travailleurs se sont mis spontanément en grève pour protester contre la suppression de leur semaine de congé.

Malheureusement les marques qui commandent le plus aux usines d’habillement du Cambodge sont européennes et états-uniennes. Or à cause de la situation économique en occident les commandes ont considérablement diminué. C’est pourquoi plus de 90 usines sur moins de 600 ont commencé à mettre leurs ouvriers au chômage technique jusqu’à nouvel ordre. Le syndicat patronal a déclaré que ces usines ne disposaient pas d’une trésorerie suffisante pour payer la moitié de leur salaire aux ouvriers pendant un, deux ou trois mois, période durant laquelle elles n’envisageaient pas d’embelli. Cette information n’est pas vérifiable étant donné le manque de transparence dans la gestion des entreprises. Ainsi des milliers et des milliers d’ouvriers sans travail se sont mis à retourner chez leurs parents.

Là dessus, le 9 avril à 17h le gouvernement a réagi précipitamment en promulguant un décret interdisant tout déplacement d’un district à un autre jusqu’au 16 avec entrée en vigueur sept heures plus tard ! Cela a engendré des situations ubuesques telles que le lendemain à midi, le décret a été assoupli. Seuls les déplacements d’une province à une autre étaient désormais interdits sauf pour aller travailler à l’usine. Mais malgré cela beaucoup restaient incrédules et tentaient tout de même de circuler, ce qui a provoqué des bouchons aux limites territoriales des provinces. Alors la police a lâché du leste.

Aujourd’hui-même (16/4/20) le propriétaire de la citée ouvrière que j’habite en a fermé les issus pour procéder à un contrôle systématique de la température des entrants. Car demain (17/4/20) les restrictions de déplacement prendront fin…

Peur, insouciance ; précipitation, lenteur ; adaptation, incrédulité, sont autant de contradictions que l’on retrouve plus ou moins dans tous les pays qui font face à la pandémie de coronavirus. Peu de peuples ou de gouvernements étaient préparés à cette crise totalement exceptionnelle. Et personne ne peut dire comment elle évoluera dans le Royaume du Cambodge.

« Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures. Il leur dit : “ Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations “ » (Luc 24, texte d’évangile du 16/4/20). Confrontés à des événements inattendus qui bouleversent nos illusions nous perdons espoir. Nous interprétons ces événements sans saisir leur portée parce que nous manquons de hauteur. « Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Luc 24, texte d’évangile du 15/4/20).

La catastrophe sanitaire est jusque là écartée mais le Cambodge se dirige vers une catastrophe sociale où des centaines de milliers d’ouvriers se retrouveront sans emploi. Ainsi   le mieux à notre niveau est certainement de vivre l’espérance en prière et en action par des gestes concrets de compassion et de solidarité entre nous qui nous rendront plus humains.

2563 est d’ors et déjà l’année la plus longue jamais connue et nul ne sait quand elle s’achèvera…

* Selon le mythe, sept anges se succèdent à tour de rôle au service de la bénédiction de la nouvelle année.

Yann DEFOND, journaliste,
membre de la mission ouvrière du vicariat apostolique de Phnom Penh

Par Yann D

Le choix de Yann DEFOND pour la vie en tant que fils d’ouvrier et chrétien est de partager l’existence des travailleurs qui habitent le plus grand quartier ouvrier du Cambodge en solidarité. Il a d’ailleurs lui-même travaillé en usine, dans l’industrie graphique, en France, son pays natal.
Son témoignage en cours d'écriture relate donc ce qu’il peut observer auprès des jeunes femmes qui cousent jour après jour bon nombre des vêtements que portent les européens. Quelques réflexions et autres notices autobiographiques agrémentent ce texte dans lequel il évite humblement d’employer le pronom personnel sujet de la première personne du singulier pour parler de lui.

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