Catégories
L'installation

L’Église du Cambodge clôture le dossier de reconnaissance de ses martyrs

Le 18 mars prochain, une cérémonie aura lieu à Phnom Penh pour marquer la fin de la période d’enquête sur les chrétiens catholiques tués durant la guerre civile et sous le régime des Khmers rouges (1970-1979) à cause de leur foi.
Je reproduis ci-dessous un article écrit en 2009 pour le journal du séminaire où je me formais, le séminaire Saint-Sulpice en Île-de-France qui a accueilli plusieurs séminaristes cambodgiens concernés.

Troisième d’une famille de huit enfants de la paroisse de Moat Krasas, le petit Salas CHHMAR sera baptisé sous le patronage de saint Joseph. Il est issu d’une famille catholique de Phnom Penh, la capital du Cambodge. Doué, il fera ses études  primaires à l’école de l’immaculée conception. Assez tôt il manifeste son désire de devenir prêtre. Son évêque, l’envoie au petit séminaire de Saint Roch vers Montpellier.

Il y retrouvera ses compatriotes Yen CHHEM et Im TEP qui deviendra préfet apostolique de Batambang en 1968. Après avoir passé son baccalauréat, il intègre le séminaire de Saint Sulpice. Quelques années plus tard, en 1958 son frère Salem, de quatre ans son cadet, le rejoint. Dans leurs lettres à leurs parents transparait leur bonheur. Ils sont heureux d’étudier.

De retour dans son pays il n’a pas vu ses parents depuis des années mais ils se saluent simplement les mains jointes comme il est de tradition. Il est ordonné prêtre en 1964 en l’église de l’immaculée conception par Monseigneur Yves RAMOUSSE, MEP. Il fut envoyé à Batambang pour enseigner le catéchisme. On cherche à donner des responsabilités à la poignée de prêtres khmers ; Salas sera invité à la conférence épiscopale du Laos et du Cambodge. En 1967 il reprend un groupe d’action catholique fondé par Im TEP.

Mais déjà la guerre fait rage de l’autre côté de la frontière, au Vietnam, et le  Cambodge ne tardera pas à être touché. La guerre civile débute en 1970 avec le renversement de la monarchie. Salas, qui était au Sacré Cœur à Phnom Penh, aide des milliers de Vietnamiens menacés de mort au séminaire à cause du conflit. Finalement en août, tous partiront en 2 ou 3 semaines. L’ambassadeur du Vietnam lui adresse ses félicitations et lui remet un certificat de reconnaissance à l’ ambassade. Puis il repart pour Batambang aider Im TEP et veiller à la formation spirituelle. Enfin il retournera à Phnom Penh, à la paroisse chinoise du Sacré cœur.

En septembre 1974, il est envoyé en France pour suivre une formation de théologie et d’Ecriture Sainte. Il loge aux missions étrangères de Paris. Au début de l’année suivante on lui demande de retourner au Cambodge : « Je retourne au Cambodge pour y mourir » dit-il à ses amis.

Le 26 mars, il arrive à Phnom Penh assiégé par les troupes khmères rouges. On ne comprend pas pourquoi il revient. On prépare  son ordination épiscopale ! Il devint ainsi le premier évêque Cambodgien le 14 avril, pendant les festivités du nouvel an. Il est ordonné évêque sous le couvre-feu en la cathédrale Préah Méada. Les chrétiens, très nombreux, ont peur car juste avant la célébration des roquettes tombent près de la cathédrale.

Jusqu’au 17, date de la chute de Phnom Penh, il fait le choix de rester avec la communauté catholique et non pas avec sa famille. Le lendemain c’est la déportation avec sept membres de sa famille et d’autres catholiques, jusqu’à Prek Kdam puis la dispersion. Il devient difficile de vivre sa foi. Ils pensent retrouver leur frères de provinces car depuis plusieurs mois il était impossible de sortir de la capital. Le long de la RN5, les gens n’ont pas d’affaires. Il n’y a pas assez de nourriture pour tous. De plus des cadavres jonchent le bord de la route mais ils prient quand même. Familles, enfants, époux sont séparés mais ils vivent en communion.

La certitude de vivre avec Dieu aide à surmonter la souffrance. On n’oublie pas les fêtes. Il est difficile de se rencontrer. Il n’y a pas de temps libre. On prie le soir en revenant, parfois avec les enfants la nuit sans faire de bruit ou en journée, isolé dans les rizières. On ne parle plus de sa foi qu’en famille à la maison très discrètement. Salas et Salem insistent pour que les catholiques gardent la foi. Eux qui n’avaient pas l’habitude de la vie à la campagne expliquent qu’il faut apprendre à vivre différemment. Ils parlent autant aux chrétiens qu’aux autres pour redonner confiance. Salas et Salem se mettent au service des autres, ils les aident. Ils lisent la Bible quand ils ont le temps après les travaux malgré l’absence de liberté. Comme leur père, ils sont atteints du béribéri à cause de la famine.

En 1976 Salas s’engage dans les troupes mobiles car pense-t-il son rôle d’évêque  est d’aller à la rencontre d’autres catholiques. Il laisse un chapelet à sa mère et prend sur lui une petite Bible.

L’année suivante le corps de Salas enfla, provocant un œdème pulmonaire. Il meurt d’épuisement et de faim à l’hôpital mouroir de Teuk Thla. On l’enterre avec sa Bible dans une fosse commune non loin de là à Taing Kauk.

C’est aujourd’hui un lieu de reccueillement situé au centre du Cambodge, son pays, pour lequel il a donné sa vie par amour.

Yann DEFOND
Article paru dans SULP’INFO, le journal de la communauté du séminaire Saint-Sulpice N°2 mai 2009